SUCRIVOIRE, LA CANNE BRISEE DE LA BRVM

DECRPTAGE 15-2017 : SUCRIVOIRE, LA CANNE BRISÉE DE LA BRVM

05 octobre 2016, l’Etat de C.I cédait au grand public ses participations dans le N°2 du secteur sucrier ivoirien. Fixé à 13 000, l’action SUCRIVOIRE connut une légère progression avant de descendre peu à peu dans les abysses du marché. 13 mois plus tard, l’action de la filiale du groupe SIFCA se négocie légèrement au-dessus de 3000F soit un recul de 77% par rapport à son cours d’introduction.

Aujourd’hui, l’EDB vous propose une analyse sur ce qui est pour l’instant la plus mauvaise introduction de l’histoire de la BRVM.

Bienvenue dans le 15e numéro de votre rubrique DECRYPTAGE pour l’année 2017.

1ERE PARTIE : QUELQUES FACTEURS EXPLICATIFS DE LA BAISSE ACTUELLE

I- L INCENDIE DU SITE DE ZUENOULA

Si l’on nous demandait d’indiquer une cause première à la chute du titre SUCRIVOIRE, nous évoquerons sans hésitation l’affaire de l’incendie sur le site de ZUENOULA.

En effet, selon le rapport annuel 2016 (page 5 et 22), un incendie est survenu le 31 octobre 2015 à la centrale énergie de l’usine de Zuenoula. Le rapport ne donne pas plus d’informations sur ce fait mais un détail important est à relever. L’offre publique de vente des actions a eu lieu un an après l’incendie de la centrale (05 octobre 2016). Pourtant, nulle part dans les 107 pages de la note d’information de cette opération, on ne voit apparaître le mot « incendie ». Autrement dit, on a proposé à la vente des actions d’une entreprise sans préciser aux futurs propriétaires que celle-ci avait été sinistrée un an auparavant. Cette information était d’autant plus importante qu’elle remettait en cause une partie des capacités de production de l’entreprise ne serait-ce que pour l’année 2016.

site de zuenoula

II- DES CONTRE PERFORMANCES

En s’appuyant sur l’information de l’incendie, on pourrait être tenté de penser que la contre-performance de SUCRIVOIRE en 2016 est un phénomène ponctuel. Cette hypothèse ne s’est malheureusement pas vérifiée en 2017

Dans le rapport du 1er trimestre 2017, SUCRIVOIRE a présenté des chiffres en baisse (4,2 milliards de bénéfice contre 5 milliards le trimestre précédent) causés par une moins bonne teneur de sucre dans les cannes. Aucune précision supplémentaire n’a été donnée sur ce phénomène. Au second trimestre 2017, la baisse du résultat net constatée au 1er trimestre s’est poursuivie du fait de conditions climatiques défavorables. Au 3e trimestre 2017, la situation s’est fortement dégradée (perte de 1,5 milliard au 3e trimestre 2017 contre un profit de 2,7 milliard à la même époque un an plus tôt) pour les mêmes raisons.

Les arguments évoqués par l’entreprise pour expliquer ces contre-performances peuvent être valables mais ils nous laissent perplexes.

En effet, SUCRIVOIRE n’est pas une jeune entreprise qui aurait récupéré les plantations de l’Etat avec une connaissance limitée du climat et des conditions de production. Elle a été créée depuis près de 20 ans (23 juillet 1997). Ainsi elle devrait depuis lors, avoir mis en place des mécanismes (système d’irrigation avancé) pour ne pas être pénalisée par les variations de pluviométrie.

De plus, vu que personne ne connait la pluviométrie des prochaines années, il est difficile en l’état actuel d’appréhender les performances futures de cette entreprise et de se positionner dans la durée.

resultat T3 2017

III- DES INSUFFISANCES DE COMMUNICATION

Un troisième point vient assombrir davantage le tableau. Lorsque les cours de l’action ont commencé à s’effondrer en début 2017 probablement suite à la révélation de l’incendie, SUCRIVOIRE n’a pas produit d’informations assez précises à même de rassurer le marché. Pour un événement exceptionnel de cet ampleur, les nouveaux actionnaires méritaient d’avoir une vue assez claire de la situation et des impacts éventuels. Pour rappel, en 2016, des rumeurs de détournements circulaient sur le marché à l’encontre de BOA MALI à partir de la mi-septembre. Le cours de bourse en avait été affecté. Toutefois, lors de la publication du rapport du 1er semestre 2017 le 28 octobre, la banque a inséré un paragraphe spécial dans lequel, elle a expliqué l’ampleur du problème (10 milliards au lieu de 20 milliards comme les médias le laissaient entendre), et les actions mises en œuvre pour y remédier.

Nous notons aussi des insuffisances de communication dans la publication des états périodiques. En fin octobre 2017, alors que le marché avait déjà reçu le rapport du 3e trimestre des sociétés comme la SOGB CI, SAPH CI, la SUCRIVOIRE n’avait produit que son rapport du 1er trimestre. Ainsi alors que les cours continuaient de baisser, les investisseurs n’avaient même pas le privilège d’apprécier la situation financière de l’entreprise pour prendre une décision

Mais plus grave, quand on regarde de plus près les rapports périodiques (1er semestre et 3e trimestre) publiés le 21 novembre 2017, on note un fait accablant. Le rapport du 1er semestre a été signé par la Direction de l’entreprise le 05 octobre mais n’a été rendu publique que le 21 novembre. Que s’est-il passé pour qu’une information dévolue au public (information blanche) reste dans les couloirs (information grise) pendant plus de deux mois. Ce genre d’anomales favorise les actes tels que les délits d’initié au détriment des petits porteurs du marché.

De cette première partie, nous pouvons retenir que la confiance des investisseurs dans le titre SUCRIVOIRE a été entamée pour les raisons suivantes :

  • Insuffisance de communication sur le sinistre d’octobre 2015 et ses conséquences
  • Contreperformance entre 2016 et 2017 dû à des facteurs susceptibles de se reproduire
  • Insuffisance de communication sur les performances actuelles

Face à cette situation, comment les investisseurs pourraient t’ils se positionner ?

 

2E PARTIE : QUELQUES ATTITUDES FACE AU TITRE SUCRIVOIRE

 

I-POUR CEUX QUI N’ONT PAS DE TITRES SUCRIVOIRE

Le titre est actuellement fortement sous-valorisé (PBR en dessous de 0,5) avec un rendement très intéressant (plus de 15%). Toutefois, il peut être avisé de rester à l’écart pour le moment. En effet, on n’achète pas une action uniquement à cause de sa valorisation ou de son rendement. Il faut prendre en compte également les performances, les perspectives et la psychologie générale du marché.

Comme nous l’avons dit plus haut, les performances actuelles ne sont pas bonnes. Cela n’est pas un problème en soi mais notre inquiétude tient aux facteurs explicatifs de la contre-performance. Vu que le climat n’est sur le contrôle d’aucun acteur du marché, si les conditions climatiques décriées cette année se reproduisent dans les années à venir, il y’a à craindre que SUCRIVOIRE ne subisse à nouveau des revers.

Concernant les perspectives, le secteur du sucre en Côte d’Ivoire et même en UEMOA est porté par une croissance naturelle due à la croissance démographique. Ainsi il n’y a aucune menace au niveau de la demande. De plus, les producteurs de sucre (SUCAF et SUCRIVOIRE) bénéficient du soutien de l’Etat qui a interdit les importations de sucre et stabilisé les prix depuis quelques années. Malgré tout ceci, les producteurs n’arrivent pas à satisfaire la demande nationale. On note un déficit de plus de 32 000 tonnes qui engendre des tensions sur les marchés (comme en septembre de cette année 2017) et un recours à des importants de dernière minute. Pendant combien de temps encore le gouvernement pourra t’il fermer les frontières du pays aux sucres étrangers qui sont bien moins chers et donc plus intéressant pour les consommateurs ?

Cela me rappelle le cas du poulet importé. En 2005, le président ivoirien Laurent GBAGBO avait pris des mesures visant à soutenir la production avicole en C.I. Une taxe de 1000F par kilogramme de poulet importé avait été instaurée. Cela a protégé le marché ivoirien des importations et a favorisé l’essor des aviculteurs locaux. En 2011, le président OUATTARA a abrogé cette taxe mais le marché était déjà couvert les producteurs locaux. Nous sommes dans un schéma similaire avec une protection accordée aux producteurs de sucre. Sauf que ces derniers n’arrivent pas à couvrir la demande pour l’instant et que le mandat du Président ADO se termine dans trois ans. Nul ne connait la position et la marche de manœuvre du prochain gouvernement sur ce dossier. Les perspectives des industriels du sucre au-delà de 3 ans sont donc à prendre avec beaucoup de prudence.

II- POUR CEUX QUI ONT ACQUIS LE TITRE SUCRIVOIRE

Il est difficile de donner un avis sur une ligne d’action sans connaitre l’objectif d’investissement, l’horizon de placement et le profil de l’investisseur en présence. Sur ce point, je me contenterai de vous partager mes propres décisions sur la ligne SUCRIVOIRE de mon portefeuille.

J’avais acquis 20 titres SUCRIVOIRE au marché primaire à 13 000F. Lorsque la tendance baissière a démarré, j’ai réduit mon exposition (j’ai cédé quelques titres). Mais, je n’ai pas cédé complètement la ligne car je n’avais d’informations sur les performances actuelles (2017) de l’entreprise. Lorsque l’action a atteint les 4500F (PBR = 0,5) j’ai renforcé mes positions pour avoir un cout de revient en dessous de l’actif net comptable par action. A ce jour, j’ai une cinquantaine de titres SUCRIVOIRE au cout de revient de 6500 contre un actif net comptable par action oscillant autour de 9500. Certes, je suis en moins-value de 3500 par action mais avec un cout de revient divisé par deux comparé à la position initiale.

Pourquoi ai-je pris cette posture?

Tous mes étudiants le savent, j’ai un horizon de placement illimité (j’investis pour ma descendance). Dans ce sens, je n’ai pas besoin de me stresser sur des faits de 2017 et perdre du capital. Si l’entreprise a du potentiel et qu’elle traverse juste quelques difficultés et qu’il existe un plan de développement, je peux bien patienter quelques années pour voir la fin de l’histoire. Dans le cas de SUCRIVOIRE, il existe un programme d’investissement visant à renforcer les capacités de production. L’entreprise compte investir 47 milliards entre 2015 et 2020 (voir page 94 de la note d’information) afin d’atteindre les 118 000 tonnes de sucre à l’horizon 2020. Un programme d’extension des plantations est en cours d’exécution avec 1100 ha de nouvelles parcelles (page 21, rapport annuel 2016). Une démarche similaire est mise en œuvre par  la SUCAF qui compte investir 84 milliards entre 2017 et 2022 pour atteindre 130 000 tonnes en 2022.

Dans ce sens, le ministre ivoirien de l’industrie JEAN CLAUDE BROU a visité les locaux de cette entreprise le 10 novembre 2017. A l’occasion, le D.G de la SUCAF a renouvelé la doléance du maintien de la mesure de restriction sur l’importation de sucre. Sur ce point, le ministre a dit : « l’Etat est disposé à «jouer pleinement sa partition dans la mise en œuvre du plan d’investissement de la compagnie sucrière ivoirienne ».

Si les pouvoirs publics sont prêts à accompagner ces entreprises (ne pas oublier toutefois que le mandat de ce gouvernement expire en principe dans trois ans), si les dirigeants de ces entreprises sont prêts à investir des dizaines de milliards pour relever ce défi, je peux bien laisser mes 320 000F travailler tranquillement pendant les 3 prochaines années.

 

QUE RETENIR

Le cas SUCRIVOIRE est à la fois intéressant et embarrassant. Embarrassant car l’entreprise n’a pas joué franc jeu au départ sur sa situation et cela a entraîné des pertes financières importantes pour les investisseurs. Intéressant dans le sens où elle exerce dans un secteur agricole non cyclique, en croissance naturelle avec une concurrence limitée.

Tout le défi pour SUCRIVOIRE consiste à augmenter ses capacités de production suffisamment rapidement pour être en mesure de satisfaire la demande et rassurer les pouvoirs publics.

Au niveau du marché boursier, la forte baisse de cette année a rendu le titre fortement attrayant (sous-évalué avec une rentabilité largement supérieure à la moyenne). Ainsi, Pour les investisseurs, il y’a deux possibilités:

  • Patienter le temps que l’entreprise présente des capacités de production satisfaisantes et prendre le train en marche
  • Accompagner l’entreprise depuis le début du processus en s’appuyant sur la forte sous-valorisation dont elle fait l’objet comme élément de protection

J’ai choisi la seconde option car cela est en phase avec mon style, mon objectif et mon horizon. Je ne vous la recommande pas, je vous la partage tout simplement pour vous aider à former votre propre raisonnement.

Aujourd’hui SUCRIVOIRE est comme une canne brisée pour les investisseurs de la BRVM mais qui sait elle pourrait être demain….une canne dorée.

 

Merci d’avoir lu cet article jusqu’au bout. Si vous avez des questions particulières sur des sociétés cotées, nous sommes à votre disposition

Pour les investisseurs déjà formés, nous avons un programme intitulé LE CAFE DE LA BOURSE, dans lequel nous répondons à vos préoccupations sur le marché financier et les opportunités du moment. Le prochain CAFE aura lieu le 02 décembre 2017.

Pour les investisseurs novices et les épargnants, nous avons un programme intitulé LES ATELIERS DE LA BOURSE dans lequel nous vous donnons une formation complète sur le processus de l’investissement. Le prochain atelier aura lieu le 09 décembre 2017.

Pour plus de détails, contactez nous au 88 56 69 78 – 40 45 40 98

Sur notre mail : lecoledelabourse@yahoo.com

Sur notre page Facebook : https://www.facebook.com/lecoledelabourse/

 

14 réflexions sur “SUCRIVOIRE, LA CANNE BRISEE DE LA BRVM

  1. Article très instructif et rondement mené, surtout pour un investisseur non ivoirien comme moi. Sucrivoire n’est pas dans mon portefeuille et à sa situation actuelle ne correspond pas non plus avec ma stratégie d’investissement qui vise à parier sur des sociétés présentant de bonnes perspectives quant au résultat de l’année « N » afin de profiter d’une plus-value à la publication de ces performances en « N+1 ». De ce fait mon horizon de placement est généralement d’une année. Cela dit, si je devais me mettre dans la peau d’un investisseur à long terme, l’action Sucrivoire étant clairement sous évaluée actuellement si l’on se base sur les normes de Graham, je serais plutôt tenté de l’acquérir et de laisser le temps faire son œuvre.
    Bonne continuation à vous dans votre travail de vulgarisation de la bourse!!!

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    1. Merci pour le commentaire.
      Je suis heureux de rencontrer un autre disciple de Ben Graham.
      Je commençais à vraiment desespérer…loool.
      On peut poursuivre l echange dans la messagerie sur facebook

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  2. grand merci coach pour ce decorticage je pense que pour ma part l’action sucrivoire fait mon affaire etant donné que j’investisse a long terme je l’ai dans mon portefeuille.La seule chose que j’ignorais c’etait l’incendie du site de Zuenoula.La sociètè devait a travers la publication du rapport mentionné afin que les investisseurs sachent sur quel pieds danser je pense que c’est de la triche ce quelle a fait.Nous osons esperé que vu le monopole quelle(sté)detient,elle ferra de belle performance dans les années a venir en ramenant son PBR a 0,5 pourquoi pas?

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  3. Vraiment, l’EDB avec à sa tête, Brice Kouao, fait du bon travail. C’est toujours un réel plaisir pour moi de vous lire. Vous avez fait une bonne analyse sur Sucrivoire qui permettra véritablement aux épargnants et investisseurs de mieux appréhender le marché boursier.
    Je vous souhaite le meilleur…

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  4. Salut à vous M. Ousmane Soumahoro. Je suis un jeune étudiant titulaire d’une licence professionnelle en logistique. Je souhaite avoir une formation sur tout ce qui concerne la bourse. Car je n’y connait rien. Merci de bien vouloir accordé une suite à ma requête.

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  5. Bonjour monsieur Kouao,
    C’est avec intérêt que j’ai « avalé » tes articles. Je suis M.Soro professeur à l’intérieur du pays. Je ferai les périodes de formation pour l’inscrire et bénéficier de cette formation du importante.

    Bien à toi

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  6. J avais acquis 100 actions sucrivoire à 14000FCFA en janv-2017, et depuis lors l’action n avait cessé de degringoler. J ai vendu toute ma ligne à 9000 FCFA, en ayant à l esprit le conseil fondamental « mieux vaut perdre la main que le bras ».

    Je decrouvre a travers ton site l’incendie de la centrale. C un peu malhonnete de leur part.
    Bonne degrongolade ..!!!

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  7. Je viens de relire cet article, cette en lisant entre les lignes je comprends mieux. Mais on dit premier gaou n’est pas garou.
    Je suis étudiant de L’EDB

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